Taux d’intérêt: le temps d’un monde d’argent abondant et gratuit semble révolu

La route est droite, mais la pente est forte. Le monde occidental est en train de vivre l’une des plus violentes phases de remontée de ses taux d’intérêt, sous la poussée d’une inflation qui atteint aujourd’hui un niveau inédit depuis plusieurs décennies. Face à l’envolée des prix, les banques centrales n’ont d’autre choix que de durcir le ton, puis de passer de la parole aux actes. Les marchés financiers s’ajustent. «On est en train de remettre un prix à l’argent, cela change beaucoup de choses», résume l’économiste Christian Parisot.

La Fed américaine est attendue mercredi avec une hausse de 0,5 point du taux des Fed funds, largement annoncée par son président Jerome Powell. «Si elle fait moins, elle perdra en crédibilité, si elle fait plus, elle mettra le bazar», poursuit Christian Parisot. Le marché guette surtout les annonces ainsi que le ton de Jerome Powell, qui permettront de se projeter – déjà – vers la prochaine réunion de juin.

«Le niveau des taux d’intérêt reste encore très bas compte tenu de l’inflation qui tourne autour de 7-8% des deux côtés de l’Atlantique»

Mauvaise habitude. La banque centrale américaine pourrait commencer à réduire son bilan, ce qui marquerait un temps fort dans la normalization de sa politique monétaire. Chez Mirabaud, John Plassard avance le rythme de 95 milliards de dollars par mois, soit deux fois plus rapidement qu’en 2017, lorsqu’elle avait tenté une première fois de réduire la masse monétaire. Les investisseurs misent, eux, sur des taux d’intérêt à court terme proche de 2.5% à la fin de l’année, contre une fourchette de 0.25% à 0.5% actuellement. Le coût de la dette fédérale à dix ans est déjà passé de moins de 1,2% à près de 3% en quelques mois. Un autre monde. «Aux Etats-Unis, l’emploi est bouillonnant, la demande finale est très forte, tout comme l’investissement et l’inflation. La Fed est sur un processus de resserrement très rapide de ses taux, elle n’a pas d’autre choix que d’être agressive », estime Samy Chaar, chef-économiste chez Lombard Odier.

Si Washington mène la danse, la Banque centrale européenne (BCE) est aussi sur le point de changer de braquet. Après quelques années zélées, ses injections de liquidités prendront fin au début de l’été. Une hausse de ses taux d’intérêt est attendue dans la foulée, ce qui serait une première depuis…. juillet 2011. Sur les marchés, le coût des emprunts s’envole. En Allemagne, le rendement de la dette publique à dix ans a brièvement atteint 1% mardi, c’est inédit depuis 2015. L’été dernier, ces mêmes emprunts se négociaient à -0.6%. Idem en France où ce taux a flirté avec la barre de 1.5% (contre -0.22% en août), son niveau le plus élevé depuis près de huit ans.

Plus largement, à peine 18% des obligations d’Etat de la zone euro affichent aujourd’hui un rendement négatif, selon les données de la plateforme Tradeweb, contre environ 23% le mois dernier. En 2016, lorsque Tradeweb a commencé son décompte, cette proportion était de 43%, précise Reuters. La belle vie des emprunteurs toucherait-elle à sa fin? Ils avaient pris la mauvaise habitude de rembourser moins que la somme empruntée, ils vont devoir actualiser leurs calculs. Et les plus endettés se préparer à affronter un environnement financier plus «normal». C’est le cas de la France. «L’inflexion est violente car les banques centrales avaient artificiellement fait baisser le prix de l’argent. Mais le niveau des taux d’intérêt reste encore très bas compte tenu de l’inflation qui tourne autour de 7-8% des deux côtés de l’Atlantique », tempère Christian Parisot.

«Aux Etats-Unis, le placement sans risque, incarné par la dette publique, rapporte à nouveau quelque chose. Cela peut changer la donne en matière d’allocation d’actifs »

«Rigueur». N’empêche, la loi de finances pour 2022 s’appuie sur un taux à dix ans de 0.75%. Nous sommes au double. L’impact sur les comptes publics sera certes modéré à court terme, car l’Etat a eu le temps de beaucoup s’endetter à des niveaux ultra-bas ces dernières années. Mais la (sur) charge de la dette ne fera que croître avec le temps, si la tendance se confirme.

A court terme, les opérateurs de marché sont en tout cas très déstabilisés par la nouvelle «rigueur» des banques centrales. Les indices boursiers font du yoyo, la volatilité a fait son retour. Et à seulement 1.05 dollar, l’euro, moins bien rémunéré que le billet vert, est sur une pente dangereusement glissante. Il a perdu 14% en un an. C’est une mauvaise nouvelle pour la facture de nos importations d’hydrocarbures, notamment. Entre inflation et récession, le monde semble lancé sur une ligne de crête périlleuse.

Les gérants de fonds alertent sur d’autres sources possibles de fragilization liées à la fin de l’argent gratuit. Faut-il, par exemple, redouter la fin de Tina (There is no alternative), qui a tellement profité à la Bourse? Entre les actions et la dette publique à taux négatif, le choix était vite fait ces dernières années, ce qui a porté les premières au pinacle. Or, «nous sommes objectivement en train de changer d’époque. Aux Etats-Unis, le placement sans risque, incarné par la dette publique, rapporte à nouveau quelque chose. Cela peut changer la donne en matière d’allocation d’actifs, surtout si les résultats des entreprises déçoivent », note un expert. Des taux d’intérêt plus élevés menacent aussi la santé du marché immobilier, l’équilibre d’un certain nombre d’opérations à effet de levier, et le quotidien des entreprises. Bref, ils perturbent l’environnement né d’années d’argent gratuit.

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